Je ne serais jamais plus un homme...
"C'est que la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire qui, pour prouver son existence, a ses inquisitions, ses cours de justice, ses tribunaux, son ensemble de lois, ses terreurs, ses tortures, ses mutilations, ses exécutions, sa police. Elle forme l'esprit tout autant que le corps puisqu'elle contrôle toute la production mentale. Elle possède nos esprits de telle manière que nous ne pouvons pas penser en-dehors d'elle. C'est la raison pour laquelle nous devons la détruire et commencer à penser au-delà d'elle si nous voulons commencer à penser vraiment, de la même manière que nous devons détruire les sexes en tant que réalités sociologiques si nous voulons commencer à exister. "
Monique Witting, la pensée straight
Bon, on a parlé coming-out, et sur ce blog ne fais pas de mystère sur mon genre. Mais je pense qu'il était nécessaire de faire un article dédié au sujet. Après tout, c'est quand même un gros truc que je traverse actuellement (Ok, depuis quelques années quand même), et il me semble que j'ai pas mal de choses à dire là-dessus :
Je suis une meuf trans. Une femme transgenre. Une femme assignée homme à la naissance.
Déjà, il est possible que je sois une des rares meufs trans de votre entourage. Je dois avouer que même moi, qui traîne un peu dans les milieux queer virtuels, je ne connais personnellement que deux ou trois meufs trans, et autant de mecs trans. On n'a pas forcément l'habitude de ce sujet, et souvent, on croise des personnes trans sans le savoir. Donc, dans un sens, je suis contente d'être là pour parler d'un sujet vraiment trop méconnu, de façon un peu plus perso que sur une vidéo Konbini.
La transidentité est un sujet complexe. Moi-même, je ne fais que découvrir le sujet. Avant d'être concernée, j'étais tout à fait perdu, maintenant, je comprends à peine mieux les choses. Dans mon besoin d'écrire cet article, il y a une grande part d'envie de justifier, de façon scientifique et sociale, mon existence. J'ai la tentation d'expliquer la transidentité, de convoquer les textes théoriques, prouver par A+B que je légitime.
Sauf que c'est une mauvaise idée. La transidentité a été pensée, étudiée, il y a des études sociologiques, des concepts, des données biologiques, médicales, des positions politiques, militantes, c'est une chose ancienne qui a été vécue et documentée par des millions de personnes à travers le temps. Et si tout cela permet de mieux comprendre ce qu'est la transidentité, cela ne permet en rien de comprendre qui je suis, ni pourquoi, moi, je suis une meuf.
Si vous avez besoin de discuter de cette partie de la transidentité, on peut en discuter en privé. Je n'ai aucun problème à faire de la pédagogie. Mais aujourd'hui, on va parler de moi.
"Devenez qui vous voulez être.
- Je suis un dragon !
- Tu es un canard, pas un dragon.
*rugissement de dragon*"
- Je suis un dragon !
- Tu es un canard, pas un dragon.
*rugissement de dragon*"
1 - Impossible à expliquer, facile à comprendre.
Ma transidentité, c'est quelque chose que je ressens, profondément, de façon puissante. Mon vécu n'explique pas ma transidentité, mais ma transidentité inonde mon vécu d'une lumière nouvelle. Épiphanie est sûrement le terme qui convient le mieux à ce que j'ai pu vivre, il y a environ 1 an ou 2.En écrivant ces lignes, je n'arrive pas à convoquer d'événements à l'objectivité implacable. Le genre est éminemment subjectif, la façon de la vivre aussi. Mais il m'est clairement apparu que ma vie et les expériences vécu prenaient tout leur sens au regard du fait que j'étais une meuf.
Comme tout le monde, j'ai été prise dans les normes de genre, comme une nageuse est prise dans un courant violent. À partir de ma naissance où l'on m'a assigné au genre masculin, la société à tout fait pour que je m'y conforme. Je suis passée par toutes les étapes classiques de la construction masculine. On a essayé de me fondre dans le moule, avec plus ou moins de succès, tant et si bien que j'ai longtemps cru être un homme. Un homme certes différent, en marge, autre. Mais la réalité était beaucoup plus simple et évidente : je ne suis pas un homme, merci, au revoir.
"- Tu es trans.
- Mais si je me mentais à moi-même ?
- Aucune personne cis rêve de devenir une personne d'un autre genre."
Je me souviens d'une journée maquillée au lycée. Et je me rends compte aujourd'hui seulement des émotions provoquées. Je ne me sentais pas provocateur. Ni plus beau garçon. Je ne me sentais pas en marge, gay ou exprimant une part de féminité.
Et toute ma vie, j'ai désespérément cherché à retrouver ce sentiment profond d'euphorie. Sans savoir où était ma place, n'osait pas croire que je pouvais être femme là où je rejetais la masculinité chaque jour.
2 - Naitre pas un homme.
On m'a signifié très tôt que je n'étais pas un homme. Un de mes plus vieux souvenirs, c'est mon père expliquant "qu'un garçon ça ne pleurait pas" (sous-entendu, ce sont les filles qui pleurent) devant ma capacité à pleurer pour un oui ou pour un non.Et étrangement, là où j'aurais pu me battre pour conquérir une masculinité virile, ravaler mes larmes et prouver que j'étais un homme, j'ai acté inconsciemment le contraire.
Si les hommes ne pleurent pas, alors je ne serais jamais un homme.
Pendant une longue partie de mon adolescence, j'étais un être agenre, qui refusait d'exister selon les codes, sans pour autant s'emparer d'autre chose. Je portais des vêtements informes, je fuyais la sociabilité, ce puissant moule du genre, j'étais fou de tout un tas d'idoles féminines sans comprendre pourquoi les autres en tombaient amoureux là où je ressentais avant tout de l'admiration. Je jouais beaucoup à la guerre, mais je fuyais les figures masculines et guerrières. Dans mes lectures, je n'arrivais pas à m'identifier aux héros, mais j'ignorais les héroïnes. J'essayais de rester figer dans l'enfance, pour oublier que je devais choisir mon camps avec la puberté.
"- Qu'il est mignon ce bébé. C'est un garçon ou une fille?
- Je ne sais pas, il est trop tôt pour le savoir.
- ...
- Oh ! Tu voulais parler de ses organes génitaux? C'est une bite.
Définitivement une bite.
Ca asperge comme une borne à incendie."
Même dans ma découverte de la sexualité, j'étais fascinée par celles des femmes. Non pas pour en tirer les secrets du genre opposé, comprendre le territoire inconnu et se vanter auprès des copains. Mais bel et bien parce que je l'admirais, comme une vérité qui m'était cachée, alors que celle des garçons me semblait dépourvue de tout intérêt. Au point qu'il me semblait que ma propre sexualité était sans intérêt, ce que j'ai longtemps cru. Aujourd'hui encore, je ne suis guère capable d'auto-érotisation. Dans mon adolescences, j'avais des fantasmes où je n'avais jamais le rôle masculin, viril, pénétrateur, sans jamais avoir complètement le rôle féminin. J'étais dans l'ombre de la mise en scène.
Au lycée et à l'âge adulte, j'ai joué au garçon. Et plus je vieillissait et plus je jouais avec succès à l'homme. Et plus je me sentais complètement perdue, dégoûtée de moi-même, complètement weird. Et cela malgré mon succès, social, amical, amoureux, cette reconnaissance masculine.
Une fois que j'ai compris que je n'étais pas un homme, et que j'étais une femme (deux étapes distinctes), cela semblait tellement évident que je me suis demandé comment j'avais fait pour ne pas m'en rendre compte.
J'ai l'impression de pouvoir revoir chaque jour de ma vie, chaque décision, chaque émotion sous le prisme de cette identité trans, et d'en tirer une conclusion nouvelle, une joie insoupçonnée.
Ce constat fait, je me suis rendu compte que j'avais passé ma vie à faire semblant. J'ai mieux compris une multitude de détails.
3 - Les autres et moi-même.
Paradoxalement, je suis à la fois rejetée et acceptée par la société. Les mecs me coupent plus facilement la parole. J'ai peur de marcher seule dans la rue. Je suis regardée de travers. Je reçois des propositions salaces sur le net. Les mecs me trouvent moins baisable, ou au contraire me fétichisent.Quelle que soit mon éducation, ma déconstruction, mon féminisme, je me fais avoir comme toutes les femmes. J'aimerais avoir des seins plus gros, un visage plus fin, moins de poils, savoir me maquiller comme une pro, avoir le ventre plat, assurer au lit, être un parent parfait... L'été arrive et je suis en panique à l'idée de montrer mon corps. Actuellement, mes vêtements me cachent, porter un maillot de bain ça veux aussi me poser la question des poils, de ma morphologie. Du Regard des gens.
Assumer mon genre, c'est aussi être confrontée de plein fouet aux stéréotypes de genre et aux assignations. Plus encore, car il y aura toujours le soupçon que je ne sois jamais assez ou toujours trop. Jamais assez femme, jamais assez belle, trop masculine, trop stéréotypée, trop grande, trop maquillée... Dans le patriarcat, chaque détail est retenu contre les femmes. Et dans un monde transphobe, chaque peine compte double.
Pourtant, c'est malgré tout cela que je me sens femme. Je me sens femme avec ma poitrine plate et mes poils, je me sens femme quand je me rase la barbe, je me sens femme dans une robe ou dans un jean, je me sens femme quand tout le monde croit parler à un homme. Je me sens femme quand on me touche, même quand on croit toucher un homme. J'ai découvert une vaste étendu de féminitéS, et de réappropriation de la masculinité, grâce à mes sœurs butch, gouines, les féminines, les pin-up, les drags...
Toutes les meufs de mon entourage m'ont accepté sans réserves comme l'une des leurs, même en dehors des rangs féministes, quel que soit le milieu.
J'ai découvert un monde de sororité et de lumière que je ne lâcherais pour rien au monde.
Toutes les meufs de mon entourage m'ont accepté sans réserves comme l'une des leurs, même en dehors des rangs féministes, quel que soit le milieu.
J'ai découvert un monde de sororité et de lumière que je ne lâcherais pour rien au monde.





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